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L'OFFICIEL DE LA MODE n°915 de 2007 / Page 100 / 101

TEXTE BRUT DE LA PAGE (c) Les Editions Jalou 1921-2013

Festival de cannes c 98 portrait du prochain président du jury du festival de cannes, stephen frears, réalisateur anglais engagé et frondeur, qui placera résolument la 60e édition sous le signe de l'impertinence.

Luc le vaillant mr président e qu'il y a de bien avec les anglais, c'est qu'ils ne peuvent s'empêcher de rouler leur componction dans la farine d'une autodérision caramélisée.

Stephen frears est indubitablement anglais.

Il est né à leicester, au coeur de la grande-bretagne, et il a cet humour distant qui tient à bout de gaffe l'interlocuteur, puis le ramène doucement dans ses filets sans avoir l'air d'y toucher.

Sans jamais sourire, il mélange désabusement et humour noir, à-quoi-bonisme et causticité, haussement d'épaules et mot de la fin lancé tel un harpon.

Il dit souvent : 'être évasif est une façon comme une autre de paraîre profond.

' t le prochain président du jury du festival de cannes est un drôle d'oiseau dans un drôle de corps.

On l'a comparé avec acuité à 'un gros chien taciturne'.

Et c'est vrai que l'animal est souvent mal luné, mal réveillé, fripant sa fatigue comme un cou de shar-pei.

Ou peut- être n'est-ce qu'une ruse de vieux sioux pour dépister les solliciteurs.

Frears joue avec délectation de ses grommellements flapis et de ses airs bourrus pour éloigner les fâcheux.

Et il adore aussi tenir son oeuvre, une vingtaine de longs-métrages, pour quantité négligeable.

Il ne s'agit pas de fausse modestie, plutôt d'une façon de refuser de se prendre au sérieux.

Et de lancer : 'n'est-ce pas que cela vous semble très anglais d'avoir une oeuvre et de refuser de le reconnaîre?' t stephen frears ne cache pas qu'il est le produit de la crise du cinéma anglais.

Les thèmes qu'il évoque, sa manière de tourner, son départ pour hollywood, entrecoupés de retours au pays, sa double carrière, sont liés aux difficultés d'un business britannique qui sort tout juste la tête de l'eau après avoir compliqué la tâche de toute une génération.

Comme ses contemporains, ken loach ou mike leigh, stephen frears a commencé par tourner des téléfilms pour la bbc.

Cela lui a permis de se saisir de sujets sociaux, de scénarios ancrés dans la quotidienneté et de tourner vite et bien.

Beaucoup de ses succès étaient, à l'origine, prévus pour le petit écran.

Et ont permis de faire émerger des personnages d'aujourd'hui, confrontés à des enjeux d'aujourd'hui dans des décors d'aujourd'hui.

Le tout aurait eu peu de chance de trouver grâce auprès des majors d'hollywood plus intéressés par le glamour et l'extraordinaire ou même auprès du cinéma d'auteur français assez nombriliste.

Le couple gay et pakistanais de my beautifull laundrette, la fille enceinte et sa famille irlandaise de snapper, ou dernièrement les immigrés tentés par des trafics d'organes de dirty pretty things racontent des vies déglinguées et joviales, des destins contrariés et actuels, des situations qui sentent la sueur et la misère mais qui ne versent pas forcément dans un dolorisme politiquement correct.

Analyse de frears : 'c'est grâce à la télé que j'ai pu faire des films prolos.

Mais faire de l'audience sans capituler, c'est très dur.

' primé à cannes pour prick up yours ears en 1987, frears a traversé l'atlantique pour tenter d'autres diables.

Avec sa manière de prendre tout à la légère mais de ne pas se mentir, il explique ainsi cet exil doré : 'j'avais 50 ans.

On m'a dit `venez'.

D'abord, je suis devenu riche.

Et puis hollywood est un endroit passionnant.

On voit des gens célèbres faire des trucs hallucinants.

' aux états-unis, frears a enchaî é les n films de genre ­ polars, films en costumes, westerns, thrillers ­ en tentant d'y apposer sa griffe, tout en soutenant le contraire d'un 'je suis une pute louée par qui veut' ou d'un 'je ne suis pas un auteur, juste un parasite qui profite du travail des autres.

' comme notre homme est le roi du double langage et du triple fond, cela ne l'empêche pas de confesser son admiration pour john ford ou alfred hitchcock 'qui travaillaient dans un système mais avaient réussi à plier ce système à leur style'.

Pas sûr qu'il ait réussi à en faire autant.

Mais s'il fallait ne retenir qu'une scène de sa période américaine, ce serait dans les liaisons dangereuses, où john malkovitch-valmont rédige, à même les fesses d'uma thurman-volange, une missivemissile à glen close-merteuil.

Marié deux fois, père de trois fils et photo sang tan/ap/sipa.

C i - d e ss us, kelly reilly que stephen frears dirigea dans madame henderson présente (2006).

C i - d e ss o u s, audrey tautou dans dirty pretty things (2003).

Helen mirren, dans the queen (2006).

Une fille, frears reste désespérément l'enfant de son îe sur laquelle l il n'a cessé de revenir tourner des petits films vifs, nerveux et jubilatoires entre deux grosses productions hollywoodiennes.

Cet homme de gauche, flingueur de thatcher et déçu de blair, a fait l'unanimité chez les siens en tournant l'an dernier the queen, chronique de la semaine qui suivit la mort de lady di, la 'princesse du peuple', où la reine au coeur sec et le premier ministre new labour ont fait alliance pour sauver une royauté déstabilisée.

Frears, qui voulait abolir la monarchie dans ses jeunes années, y dissèque joliment l'âme anglaise.

Il dit : 'quand il voit la reine, un anglais voit l'intérieur de son cerveau.

Elle fait partie intégrante de notre vie (.

) je ne sais pas si je l'aime, mais je l'admire.

Je suis impressionnée par sa façon de servir son pays même si elle est victorienne, démodée, fidèle à ellemême.

' envers thatcher, frears avait l'anathème facile.

Il la comparait sans hésitation aucune à la sorcière dans blanche-neige et les sept nains.

Avec blair, il s'agit d'un amour déçu, ayant viré à la détestation pour cause d'engagement militaire en irak.

Morceaux choisis : 'blair a volé la politique au peuple pour devenir une star.

' ou : 'blair jouit aujourd'hui d'une impopularité immense et méritée.

' et encore : 'blair a été bon au xxe siècle.

Je ne vois pas comment ils auraient pu faire pire, bush et lui.

' ce fan de foot et supporteur du club d'arsenal est assez casanier mais jette un oeil acéré sur son pays d'origine comme sur ses terres d'accueil.

Les états-unis?'un pays du tiers-monde.

Chaque fois que j'y mets les pieds, j'ai droit à une catastrophe naturelle : ouragan, inondation, etc.

' l'irlande, où il avait débarqué avec prudence, lui plaî davant tage.

Il détaille : 'des années d'oppression ont rendu les irlandais extraordinairement toniques et pleins de joie de vivre.

Le contraire de l'angleterre actuelle qui est profondément triste et écrasée.

Il faut dire que les anglais ont un talent pour la solitude qui les enferme dans un stoï isme de la défaite.

Il y a chez nous une séparation complète entre c la vie privée qui est effrayante et la vie publique qui est désastreuse.

Les irlandais, au contraire, mêlent tout ça.

Là où les anglais ont du savoir-vivre et peut-être du savoir-mourir, les irlandais ont un formidable savoir-survivre.

' ses collaborateurs comme ses étudiants dressent de cet ours silencieux le portrait d'un accoucheur socratique.

Un directeur de la photo : 'il donne l'impression de peu s'impliquer, de vous laisser aller au bout de vos idées, mais il exerce une fonction critique permanente et farouche, qui vous force à évoluer.

' un élève : 'il ne dit jamais rien et vous laisse commettre toutes les erreurs, mais sans vous abandonner jamais, afin que vous arriviez à la bonne solution.

' conclusion de frears : 'je suis un optimiste décourageant.

' on peut préférer celle de gilles jacob, le mentor de cannes, saluant son futur président : 'le 60e festival se place sous une bonne étoile, celle de l'intelligence, de l'esprit, et d'une certaine impertinence.

'je suis un optimiste décourageant.

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